jeudi 20 mars 2025

The Last Chance Texaco

A long stretch of headlights bends into i-9
Tiptoe into truck stops
And sleepy diesel eyes
Volcanoes rumble in the taxi
And glow in the dark
Camels in the driver′s seat
A slow, easy mark

But you ran out of gas
Down the road a piece
And then the battery went dead
And now the cable won't reach…


It′s your last chance
To check under the hood
Your last chance
She ain't soundin' too good
Your last chance
To trust the man with the star
You′ve found the last chance Texaco
The last chance!

Well, he tried to be Standard
He tried to be Mobil
You tried living in a world and in a shell
There was this block-busted blonde
He loved her free parts of labor
But she broke down and died
She threw all the rods that he gave her


Oh, but this one ain't fuel-injected
Her plug is disconnected
She gets scared and she stalls
She just needs a man, that′s all

It's her last chance!
Her timing′s all wrong
Her last chance
She can't idle this long!
Her last chance
Turn her over and go!
Pullin′ out of the last chance Texaco
The last chance

 

Cette chanson de Rickie Lee Jones peut paraître déconcertante à la première écoute. Il est vrai que le temps a passé depuis 1979 et si certaines enseignes de station-service sur les routes nous sont encore familières (Shell, Mobil…), le monde a bien changé et les relais routiers ne sont plus ce qu’ils étaient. Cette œuvre est si originale – par son rythme imprévisible, par l’absence assumée de rimes, par une progression d’accords inédite, par la voix dont les modulations reproduisent accélérations, freinages, virages – qu’il faut la réécouter pour entrer dans un univers musical et métaphorique fascinant où la mécanique automobile et sesdéfaillances illustrent les tribulations sentimentales et affectives, la déchéance, l’échec, l’extinction de l’espoir : Un cœur à la dérive, l’espoir d’être (re)cueillie par un homme qui, cependant, ne fait que passer, pour qui ce ne serait qu’une aventure parmi d’autres, et qui hésite devant ce qui lui semble n’être qu’une épave humaine… Si cette chanson ne fut pas le plus grand succès de Rickie Lee Jones, elle est néanmoins très représentative de son art et de sa personnalité, et elle en a repris récemment le titre comme intitulé de son livre de mémoires (Last Chance Texaco – Chronicles of anAmerican Troubadour). 

A Hélène


Dernière Chance Texaco

Une longue file de phares serpente sur la i-9
Il se glisse dans le relais
Les yeux « diesel » mi-clos
Des volcans grondent dans le taxi, luisent, dans le noir
Des Camel sur le siège avant
Une proie facile

Mais tu es en panne sèche
Sur la route – La casse
Et puis la batterie est morte
Le foutu câble est trop court

Ta dernière chance
De voir sous le capot
Ta dernière chance
Elle n’est pas en pleine forme
Ta dernière chance
Te fier à l’homme à l’étoile
C’est ta dernière chance Texaco
Dernière chance !

Bon, il s’est fait Standard
Il s’est fait Mobil
Il s’est essayé au monde
Et sa coquille
Il y a eu cette bombe blonde
Il aimait ses p’tites gâteries mais
Elle a cassé et crevé
Jeté les bielles qu’il lui a filées

Oh, mais celle-ci est sans injection
Et sa prise est débranchée
Elle a la trouille et elle cale
Il lui faut un mec, c’est tout

Sa dernière chance
Retard d’allumage
Dernière chance
Au point-mort si longtemps
Dernière chance
Laisse-la tomber, tire-toi
Laisse passer la dernière chance Texaco
Dernière chance

 

Traduction - Adaptation : Polyphrène (sur une suggestion et avec l'aide de Michaël Midoun)



 

dimanche 24 novembre 2024

Even This Shall Pass Away

Once in Persia reigned a king
Who upon his regal ring
Etched a caption true and wise
Which, he held before his eyes
Gave him counsel at a glance
Fit for every change and chance
Solemn words, and these are they
"Even this shall pass away"

Trains of camels through the sand
Brought him gems from Samarkand
Fleets of galleys through the seas
Brought him pearls to rival these
But he counted little gain
Treasures of the mine or main
"What is wealth?" The king would say
"Even this shall pass away"


In the revels of his court
At the zenith of his sport
When the palms of all his guests
Burned with clapping at his jests
Amid his figs and wine
He cried, "O loving friends of mine"
"Pleasures come, but not to stay"
"Even this shall pass away"

Towering up above the square
Way up high into the air
Rose his statue, carved in stone
All disguised, all unknown
Gazing at his sculptured name
Asked himself, "What is fame?"
"Fame is but a slow decay"
"And even this shall pass away"

Sick and tired and fading
Thinnish, beat and old
Stood a mile outside the Gates of Gold
Speaking with his dying breath
"Life is done, so what is Death?"
Then, in answer to the king
Fell a sunbeam on his ring
Blinding light through fading gray
"'Cause even this shall pass away"
"Even this shall pass away"
"Even this shall pass"
"Even this shall pass away"
Away
Away
Away

L’adage classique « Même cela passera », déjà présent dans la littérature Persane, est attribuée au roi Salomon, et cette idée, reprise dans la Bible, est en fait aussi vieille que l’humanité : Depuis que l’homme a conscience de sa mortalité, il sait que « tout passe », mais passe son temps à tenter de l’oublier. Les philosophes ont, de tout temps, tenté de le rappeler, et les religions en ont souvent fait la base de leur argumentaire en opposant le monde terrestre entraîné dans la ronde infernale du temps à un au-delà promis à l’éternité et l’immuabilité. Théodore Tilton en a fait, en 1958, un célèbre poème. Sa biographie est fort intéressante car ce poète et journaliste, très religieux, militait pour l’abolition de l’esclavage et pour les droits des femmes, mais prônait aussi l’amour-libre. Son mentor et ami, le pasteur et célèbre prêcheur Henry Ward Beecher, partageait ses idées politiques mais défendait une morale très rigoureuse qu’il ne semblait pas respecter dans sa vie privée, ayant eu, entre autres, une aventure avec l’épouse de Théodore Tilton. Ce dernier lui intenta un procès et l’accusé fut, par deux fois, innocenté par des tribunaux ecclésiastiques. Le jury en juridiction civile ne put parvenir à une conclusion, à la suite de quoi Tilton quitta l’Amérique et finit sa vie à Paris. Tout passe, en effet… mais pas l’hypocrisie des moralistes et sermonneurs de toutes confessions.
C’est néanmoins ce poème de Théodore Tilton que Robert Plant (antérieurement du groupe LED ZEPPELIN) adapta et mit en musique sur son album « Band of Joy » en 2010.


Même Cela Passera

Il était jadis un roi
De Perse qui, à son doigt   
Portait un anneau gravé
D’un adage sage et vrai    
Qui en toutes circonstances
Le rappelait au bon sens
En quelques mots que voilà :
« Même cela passera »

Ses chameaux, de Samarcande
Lui ramenaient en offrande   
Du jade, et ses galères
Des perles extraordinaires    
Mais, que ce soit l’art ou l’or
Il dédaignait ces trésors
« À quoi bon ? » disait le roi
« Même cela passera »

Quand, au sommet de sa gloire
Lors des fêtes de la cour   
Ses hôtes l’applaudissaient
Au point que leurs mains brûlaient   
« Figues et vin, tout est futile,
Mes chers amis » disait-il
« Les plaisirs ne durent pas »
« Même cela passera »

Quand, déguisé, inconnu
Il regardait sa statue    
S’élevant avec audace
Au-dessus de la grand-place   
Il se disait que la gloire
N’est qu’un déclin sans espoir
La pierre se dégradera
« Même cela passera »

Quand, rompu par les ans
Amaigri et las
Devant les portes de l’au-delà
Dans un râle, il dit encore
« La vie finie, qu’est la mort ? »
Le soleil lui répondit
Quand son anneau resplendit
Dans le soir comme une aura
« Car même cela passera »
« Même cela passe »
« Même cela passera »
Bientôt
Bientôt
Bientôt


(Traduction - Adaptation : Polyphrène, sur une suggestion et avec la participation de Michaël Midoun)


samedi 17 août 2024

Calypso Carol

(See him lying on a bed of straw)

See him lying on a bed of straw
A draughty stable with an open door
Mary cradling the babe she bore
The prince of glory is his name

O now carry me to Bethlehem
To see the Lord of love again
Just as poor as was the stable then
The prince of glory when he came


Star of silver, sweep across the skies
Show where Jesus in the manger lies
Shepherds, swiftly from your stupor rise
To see the saviour of the world

O now carry me to Bethlehem…

Angels, sing again the song you sang
Sing the glory of God's gracious plan
Sing that Bethl'em's little baby can
Be the saviour of us all

O now carry me to Bethlehem…

Mine are riches from your poverty
From your innocence, eternity
Mine, forgiveness by your death for me
Child of sorrow for my joy

O now carry me to Bethlehem…

O now carry me to Bethlehem…


Contrairement à ce qu'ont pu dire certains présentateurs de radio ou de télévision, cette chanson n'est pas issue des îles des Caraïbes : texte et musique ont été écrits en 1964 par un étudiant britannique en théologie, Michael Perry, pour la chorale de son collège. C'est par un heureux hasard que l'acteur et chanteur Cliff Richard, préparant une émission radiophonique pour la BBC, utilisa cette chanson pour remplacer un titre manquant, le propulsant ainsi vers la notoriété et le succès.


Calypso de Noël

Vois-le couché dans cette mangeoire
Dans une étable battue par les vents
Marie berçant le divin enfant
Et son nom est Prince de Gloire

Oh, emmène-moi à Bethléem
Je veux coir le Dieu qui nous aime
Pauvre comme cette étable au jour
Où vint au monde ce Dieu d'amour

Une étoile d'argent dans les cieux
Indique où Jésus dort dans la mangeoire
Eh ! bergers, réveillez-vous pour voir
Du monde, le sauveur merveilleux

Oh, emmène-moi…

Anges, chantez-nous votre refrain
À la gloire du merveilleux plan de Dieu
Car ce nouveau-né si gracieux
Sera notre sauveur demain

Oh, emmène-moi…

Enfant de chagrin m'offrant la joie
Me faisant riche de ton indigence
Éternel grâce à ton innocence
Pardonné par ta mort pour moi

Oh, emmène-moi…

Oh, emmène-moi…


Traduction - Adaptation : Polyphrène sur la demande et avec la participation de Serge Barrière et du "Chœur des Souvenirs", Province du Québec.



vendredi 12 juillet 2024

The Weight

I pulled into Nazareth, was feelin' about half past dead
I just need some place where I can lay my head
"Hey, mister, can you tell me where a man might find a bed?"
He just grinned and shook my hand, "no" was all he said

Take a load off Fanny
Take a load for free
Take a load off Fanny
And (and, and) you put the load right on me
(You put the load right on me)


I picked up my bag, I went lookin' for a place to hide
When I saw Carmen and the Devil walkin' side by side
I said, "Hey, Carmen, come on let's go downtown."
She said, "I gotta go but my friend can stick around."

Take a load off Fanny…

Go down, Miss Moses, there's nothin' you can say
It's just old Luke and Luke's waitin' on the Judgment Day
"Well, Luke, my friend, what about young Anna Lee?"
He said, "Do me a favor, son, won't you stay and keep Anna Lee company?"


Take a load off Fanny…

Crazy Chester followed me and he caught me in the fog
He said, "I will fix your rack if you take Jack, my dog."
I said, "Wait a minute, Chester, you know I'm a peaceful man."
He said, "That's OK, boy, won't you feed him when you can?"

Yeah, take a load off Fanny…

Catch a cannon ball now to take me down the line
My bag is sinkin' low and I do believe it's time
To get back to Miss Fanny, you know she's the only one
Who sent me here with her regards for everyone

Take a load off Fanny…


Chanson de Robbie Robertson, "The Weight" a figuré, en 1968, sur le premier album de "The Band", groupe américano-canadien, et a connu un succès considérable et durable. Bien que, dès le premier vers, on puisse imaginer un contexte biblique, la ville de Nazareth où se déroule l'action se trouve en fait en Pennsylvanie où avait été fabriquée la guitare "Martin & Co." qu'avait Robertson dans les mains quand il commença à écrire les paroles de cette chanson. La recherche d'un endroit pour dormir évoque, bien sûr, l'épisode de Joseph cherchant où passer la nuit avec Marie sur le point de donner naissance à Jésus. Plus loin, "Go down, Miss Moses" fait allusion au célèbre Negro Spiritual "Let My People Go". Il n'en fallait pas plus pour que certains donnent à cette chanson une portée spirituelle, voire mystique, en décrivant le parcours de personnes cherchant à faire le bien mais se trouvant entraînées loin de leur idéal par les inévitables vicissitudes de la vie, tant il est vrai que le Beau et le Mal marchent parfois côte-à-côte. C'est du reste ce qu'en explique Robertson lui-même, s'inscrivant dans la thématique des films de Luis Buñuel. C'est donc ici le périple de celui que "Fanny" a envoyé dans cette ville pour dire bonjour de sa part à différentes personnes et qui, ce faisant, rencontre des individus qui, tour à tour, l'écartent de son chemin ou lui transfèrent une part de leur propre "fardeau". Tous sont inspirés de personnes réelles, connaissances ou rencontres des membres du groupe.
Pour le reste, cette chanson a fait l'objet de multiples commentaires et hypothèses, largement analysés et discutés et allant probablement bien au-delà de la pensée de l'auteur… mais n'est-ce pas le propre de la création artistique que de solliciter l'imagination des spectateurs ou auditeurs de sorte qu'ils s'approprient l'œuvre ?
"The Weight" a aussi été chantée par de nombreux artistes (dont Aretha Franklin, Diana Ross…) et a figuré sur la bande-son de plusieurs films (dont Easy Riders, Woodstock, … mais aussi Les Petits Mouchoirs, de Guillaume Canet).


Le Fardeau

Je me sentais à moitié mort   en arrivant à Nazareth
J'avais juste besoin de quoi poser ma tête
"Hé, M'sieur, pouvez-vous me dire où je peux trouver un lit ?"
Il m'a juste serré la main, dit "Non", et souri


Prends le fardeau d' Fanny
Prends l' fardeau, sois gentil
Prends le fardeau d' Fanny
Et… mets c' fardeau sur moi ici



J'ai pris mon sac et   suis allé chercher où me planquer
Quand j'ai vu Carmen et le Diable marchant à ses côtés
J'ai dit "Hé, Carmen, descendons en ville, viens"
Elle dit "Si mon copain peut rester, alors je viens"

Prends le fardeau d' Fanny...

P'tite Moïse, tu n'as   rien à redire, descends
C' n'est qu' le vieux Luc et, au jug'ment dernier, Luc attend
"Bon, Luc, mon ami, que fait-on d'Anna Lee ?"
Il dit "Rends-moi service, fiston, reste avec elle pour lui tenir compagnie ?"

Prends le fardeau d' Fanny...

Chester le fou suivait, et m'attrapa dans l' brouillard
Il dit "J' te trouve un pieu si   tu prends Jack, mon bâtard"
J'ai dit "Minute, Chester, tu sais   que je suis ne suis pas belliqueux"
Il dit "Bon, mon gars, tu   le nourriras quand tu peux ?"

Prends le fardeau d' Fanny...

Je dois prendre un train pour avancer maintenant
Mon sac devient pesant, et je crois bien qu'il est temps
De revenir vers Fanny, ce n'est qu'elle seule, tu le sais
Qui m'a dit d'apporter à tous, ses amitiés


Prends le fardeau d' Fanny...


(Traduction - Adaptation : Polyphrène, sur une suggestion et avec la contribution de Michaël Midoun)

 

mercredi 21 février 2024

Farewell Angelina

Farewell, Angelina, The bells of the crown
Are being stolen by bandits, I must follow the sound.
The triangle tingles, And the trumpets play slow.
Farewell, Angelina, The sky is on fire, And I must go.

There's no need for anger, There's no need for blame.
There's nothing to prove, Everything's still the same.
Just a table standing empty, By the edge of the sea
Farewell, Angelina, The sky is trembling, And I must leave.

The jack and the queen Have forsaked the courtyard.
Fifty-two gypsies Now file past the guards
In the space where the deuce And the ace once ran wild
Farewell, Angelina, The sky is falling, I'll see you in a while
.


See the cross-eyed pirates sitting Perched in the sun
Shooting tin cans With a sawed-off shotgun.
And the neighbors they clap And they cheer with each blast.
Farewell, Angelina, The sky's changing color, And I must leave fast

King Kong, little elves On the rooftops they dance
Valentino-type tangos While the makeup man's hands
Shut the eyes of the dead Not to embarrass anyone.
But Farewell, Angelina, The sky's embarrassed And I must be gone.

The machine guns are roaring, The puppets heave rocks
And fiends nail time bombs To the hands of the clocks.
Call me any name you like, I will never deny it,
But Farewell, Angelina, The sky is erupting, I must go where it's quiet.


Cette sublime chanson doit évidemment beaucoup à la voix chaude et pure de Joan Baez (dans l’album éponyme paru en 1965), une voix qui pénètre et vibre jusqu’au fond de l’âme. Bob Dylan l’écrivit au début des années 1960 et essaya de l’enregistrer pour son album « Bringing It All Back Home » en 1965, mais l’enregistrement ne fut publié qu’en 1991. C’est donc à Joan Baez qu’il « confia » cette chanson dont certains pensent même qu’elle fut une forme d’adieu quand leur liaison touchait à son terme.
Selon Bob Dylan lui-même, la mélodie s’inspirerait de la chanson de marin « Farewell to Tarwathie » écrite en 1850 par le poète-paysan écossais George Scroggie.
Cette chanson a fait l’objet d’innombrables commentaires et interprétations multiples prêtant à l’auteur des idées et des messages très divers sans doute très éloignés de sa propre pensée, si tant est qu’il ait eu, lors de son écriture, une intention précise et focalisée. Il s’amusait par anticipation de l'exégèse que pourraient en faire les critiques !
Pour ma part, j’ai le lointain souvenir d’avoir pensé, lorsque j’entendis pour la première fois la version française chantée par Nana Mouskouri, qu’il s’agissait d’une évocation de la guerre civile en Espagne. Il est vrai que l’atmosphère de cette chanson est lourde de menaces. Sont décrits les voleurs, les terroristes, les pillards, la populace, mais aussi les fusils, les mitrailleuses, les bombes à retardement… et les morts… et le ciel de plus en plus menaçant qui témoigne de l’approche inexorable de « la zone de combat ». Pour autant, rien ne prouve que ce soit là ce que Bob Dylan ait voulu mettre en scène. Une lecture métaphorique est possible, comme celle des menaces qui planent sur une relation amoureuse. Le propre de la poésie de Bob Dylan, comme de celle de Leonard Cohen, est de permettre à chaque lecteur de projeter ses propres sentiments, ses peurs et ses espoirs, ses faiblesses et ses rêves : une sorte d’auberge espagnole où chacun apporte ses ingrédients affectifs et spirituels personnels.
Restent la mélodie, aussi simple que belle, les alexandrins qui lui confèrent une forme de solennité, le ciel qui s’obscurcit, et l’angoisse qui se mêle à la résignation.
Le tableau surréaliste que dessine cette chanson est semé d’indices qui ne sont sans doute pas là par hasard, quand bien même les mots conduisent l’auteur plus qu’ils ne sont conduits par lui. Par exemple, le triangle tinte, bien sûr, mais Bob Dylan a écrit non pas « tinkles » mais « tingles », suggérant une démangeaison, une irritation, donc un tintement impatient, urgent. J’ai donc choisi de le traduire par « tintille » pour sa consonance avec « titille », sans bien savoir si ce choix était pertinent mais pour tenter de rester au plus près des mots de l’auteur. De même, l’évocation d’un jeu de cartes, à la manière de Lewis Carroll, cite l’as et le deux (ou l’égalité), mais les gitans ou manouches qui s’alignent derrière les gardes sont au nombre de cinquante-deux, comme les cartes dans le jeu, ce qui n’est sans doute pas non plus un hasard. Bien sûr, on pense aussitôt à une rafle, au racisme…
Mais que font là King-Kong et les elfes ? Et qui est Angelina ?
Comme la recherche scientifique, la poésie apporte en fin de compte autant de questions que de réponses !
Pierre Delanoë en a écrit une très belle version française ("Adieu Angelina), assez fidèle à l’original mais ne s’attardant pas sur certains de ses mystères comme le titillement du triangle (simplement omis), la reine et le valet (devenus les rois et les reines) qui « quittent la basse-cour », et les 52 gitans devenus 200 bohémiennes. L’as et le deux sont aussi absents, mais le « rien ne va plus » évoque bien un jeu de roulette. Je n’avais donc pas grand-chose à apporter, et j’avais soigneusement évité, jusqu’ici, d’entreprendre cette traduction, mais cette chanson a surgi dans ma tête un matin au réveil et y est restée la journée entière, m’incitant à l’examiner de plus près, puis à vouloir me l’approprier en la traduisant sans trop la trahir.

ALN


Adieu, Angelina

Adieu Angelina, je dois suivre le bruit
Des cloches de la couronne volées par des bandits
Tintillent les triangles et sonnent les cuivres
Adieu Angelina, le ciel est en feu et je dois les suivre

Pas besoin de colère, pas besoin de blâmer
Il n’y a rien à prouver, rien n’a vraiment changé
Au bord de la mer, rien qu’une table déserte
Adieu Angelina, le ciel frémit et il faut que je parte

La reine et le valet ont délaissé la cour
Cinquante-deux manouches que des gardes entourent
Dans l’espace que jadis as et deux parcouraient
Adieu Angelina, le ciel va s’écrouler, mais je te reverrai

Vois les pirates bigleux qui au soleil juchés
Canardent des boîtes avec un canon scié
Les voisins applaudissent et acclament chaque tir
Adieu Angelina, le ciel change de couleur, je dois vite partir


King-Kong et petits elfes dansent sur le toit
Des tangos argentins. L’embaumeur de ses doigts
Ferme les yeux du mort pour ne pas inquiéter
Mais adieu Angelina, le ciel est couvert, je ne peux pas rester


Les mitrailleuses rugissent, et les pantins lapident
Des fanatiques piègent les horloges au plastic
Appelle-moi comme tu voudras sans craindre mon déni
Mais adieu, Angelina, le ciel se déchire, je dois aller à l’abri

 

(Traduction-Adaptation : Polyphrène)